Ce dossier prolonge l'héritage évoqué dans la présentation générale de Babylon 5 sur ce site : en quoi la construction narrative de la série a marqué la télévision qui a suivi, et ce que son créateur en a fait par la suite.

Une série pensée comme un roman pour la télévision

Straczynski a présenté Babylon 5, dès le pitch initial auprès des chaînes, comme un récit unique découpé en cinq saisons plutôt que comme une série classique susceptible d'être prolongée indéfiniment tant qu'elle trouve son public. Il aurait rédigé, avant même le tournage du pilote, une trame détaillée couvrant l'intégralité de l'arc prévu, ce qui lui a permis de semer dès la première saison des éléments dont le paiement narratif n'intervient que plusieurs saisons plus tard. Cette méthode de travail, inhabituelle pour la télévision de l'époque où les scénaristes découvraient souvent le sort de leur série saison après saison au gré des audiences, a conféré à Babylon 5 une cohérence de bout en bout rare pour son époque.

Une anomalie dans le paysage des années 1990

La décennie qui a vu naître Babylon 5 restait dominée par un format essentiellement épisodique, y compris dans la science-fiction : les séries Star Trek de l'époque, malgré quelques arcs ponctuels, refermaient la plupart de leurs intrigues en un seul épisode pour faciliter une diffusion en syndication dans le désordre, une pratique commerciale courante à l'époque qui permettait de vendre les épisodes à des chaînes locales sans se soucier de leur ordre de programmation. X-Files développait bien une mythologie suivie d'épisode en épisode, mais l'alternait avec une majorité d'épisodes autonomes sans lien direct avec cet arc, une structure hybride qui restait la norme du genre. Babylon 5, à l'inverse, maintenait une continuité quasi ininterrompue d'un épisode à l'autre dès sa première saison, ce qui en faisait une anomalie éditoriale assumée plutôt qu'un choix de prudence commerciale. Il est à noter que les dernières saisons de Star Trek : Deep Space Nine, diffusées en partie en parallèle de Babylon 5, ont elles aussi basculé vers un arc plus continu autour d'un conflit militaire prolongé, une évolution que plusieurs observateurs de l'époque ont rapprochée du précédent posé par Babylon 5 quelques saisons plus tôt.

Ce que la contrainte budgétaire a changé

Produite avec un budget nettement inférieur à celui des séries Star Trek contemporaines, Babylon 5 a fait le choix, rare à l'époque pour une production télévisée, de recourir presque entièrement à des effets numériques plutôt qu'à des maquettes physiques pour ses scènes spatiales, une solution alors perçue comme un pis-aller économique plutôt que comme une avancée technique. Cette contrainte budgétaire a également renforcé le contrôle créatif de Straczynski, crédité comme scénariste de l'écrasante majorité des 110 épisodes de la série, une situation inhabituelle qui a permis une cohérence d'écriture difficile à obtenir lorsqu'un studio d'épisode fait appel à une rotation plus large de scénaristes indépendants.

Le prolongement dans la télévision dite « prestige »

Le récit en arc long, aujourd'hui associé à des séries saluées pour leur ambition narrative sur plusieurs saisons, doit une partie de sa normalisation à des productions qui, comme Babylon 5, ont démontré dès les années 1990 qu'un public de télévision pouvait suivre une intrigue complexe déployée sur plusieurs années sans perdre le fil ni se lasser d'un format qui demande davantage d'attention qu'une série procédurale classique. Sans que la filiation soit toujours revendiquée explicitement par les créateurs de séries plus récentes, la structure en arc planifié à l'avance, plutôt que découverte saison après saison au fil des renouvellements, reste l'un des apports les plus concrets de Babylon 5 à la façon dont on écrit la télévision aujourd'hui, dans des genres qui dépassent largement la seule science-fiction — du drame politique à la série criminelle construite sur une enquête unique étalée sur une saison entière. Cette manière de concevoir une saison comme un chapitre d'un ensemble plus vaste, plutôt que comme une collection d'épisodes interchangeables, est aujourd'hui si répandue qu'elle en devient difficile à percevoir comme un apport spécifique d'une série précise ; elle constituait pourtant, au moment de la diffusion de Babylon 5, un pari éditorial risqué que peu de diffuseurs auraient accepté de financer sans les contraintes budgétaires qui ont, paradoxalement, facilité son adoption.

Une structure encore citée en référence

Dans les rétrospectives consacrées à l'histoire de la télévision sérialisée, Babylon 5 figure régulièrement aux côtés d'un nombre restreint de productions des années 1990 créditées d'avoir anticipé les structures narratives devenues courantes depuis. Cette place tient moins à un succès d'audience massif au moment de sa diffusion — la série est restée un succès plutôt confidentiel comparé aux productions Star Trek de la même période — qu'à la cohérence rare de sa construction sur cinq saisons complètes, un exercice que peu de séries ont réussi à mener à son terme tel que prévu dès le départ, sans réécriture majeure imposée en cours de route par un changement d'audience ou de direction éditoriale.

Straczynski après Babylon 5

Le créateur de la série n'a jamais quitté ce terrain narratif ambitieux après la fin de Babylon 5. Il a coécrit avec Lana et Lilly Wachowski la série Sense8 pour Netflix, un autre récit choral construit sur plusieurs saisons. Il a également ranimé La Quatrième Dimension au début des années 2000, en tant que scénariste et producteur exécutif. Sur le versant de la bande dessinée, il a écrit pour Marvel Comics sur des séries comme Amazing Spider-Man et Thor, contribuant à redéfinir certains arcs longs de ces personnages. Au cinéma, il a signé les scénarios de World War Z et d'Underworld : Awakening. Cette activité continue sur d'autres formats confirme que la construction en arc n'était pas un trait circonstanciel de Babylon 5, mais une méthode de travail durable chez cet auteur.

Une œuvre citée, mais peu redécouverte

Malgré cette influence reconnue par une partie des professionnels de l'industrie, Babylon 5 reste aujourd'hui moins redécouverte par le grand public que d'autres séries de sa génération, en partie du fait des obstacles de disponibilité détaillés dans ce point sur son accès en streaming, et en partie parce que son exigence de suivi continu — déjà abordée dans le guide d'ordre de visionnage — décourage un visionnage occasionnel, à la différence de séries plus épisodiques qui tolèrent mieux d'être picorées. Ce paradoxe, entre influence reconnue et audience restreinte, tient moins à la qualité de l'œuvre qu'aux circonstances de sa diffusion originale et de sa disponibilité ultérieure — des circonstances qui ont aussi pesé, d'une autre manière, sur le sort du reboot resté sans suite chez The CW.